#jerestealamaisonMais

je suis une bande d’educatrices en colère.

Témoignage à 4 mains sur la situation dans l’aide à la jeunesse

Nous sommes une bande d’éducatrices et nous sommes confinées avec une bande de jeunes. Concrètement qu’est ce que ça veut dire? Que nous poursuivons le travail “ordinaire” d’accompagnement au quotidien de jeunes dont les situations ne permettent pas qu’ils vivent dans leurs familles. Nous les aidons aux devoirs. Nous leur faisons les poux. Nous nous prêtons à eux dans 1001 occasions de la vie de tous les jours pour qu’ils grandissent au mieux. Nous canalisons tant bien que mal les crises de colère et de violence que peuvent générer l’injustice de leurs réalités familiales et les tensions de la vie en collectivité. Un travail colossal, qui demande finesse et engagement mais qui, s’apparentant au domaine du soin et du domestique n’est que peu valorisé et visibilisé. Nous avons l’habitude de déplacer des montagnes avec trois fois rien et pour des queues de prunes. Nous sommes fortes. Nous faisons ce qu’il faut. Comme on peut. Avec qui on est et avec ce que l’on a. Sans trompette ni tambour. Aujourd’hui plus qu’hier, dans cette crise sanitaire et sociale, nous sommes soumises à l’injonction du don de soi. Il nous faut même dorénavant aller jusqu’à l’oubli de nous-même, nous contorsionner et tant pis si ça casse. Travailler 24h/24h pendant 3, 4, 5 ou 6 jours consécutifs auprès d’une vingtaine de jeunes tous plus mal en point les uns que les autres dans un huit-clos anxiogène qui ne permet que peu d’échappatoire. Le plus scandaleux, ce n’est pas que nous ne soyons payées que 18h sur les 24 que nous effectuons. Le plus scandaleux, ce n’est pas que nous ayons à ce stade de la crise aucun matériel de protection alors que notre métier ne permet aucune distanciation sociale. Le plus scandaleux, ne réside pas dans le fait que nous ne soyons ni concertées, ni associées, ni partie prenante des débats dans les prises de décisions qui nous concernent pourtant en première ligne. Le plus scandaleux, c’est la face cachée de ce don de soi. C’est la culpabilité. Celles qui ronge les collègues épuisées par ce rythme intenable et qui ont envie de jeter l’éponge. Celle qui empêche de dormir les autres car elles ont sauté du bateau, leur raison leur dictant de ne plus mettre le pied sur ce terrain miné. Le plus scandaleux, c’est le raccourcis intellectuel qui consiste à mesurer notre professionnalisme à notre abnégation. Nous sommes une bande d’éducatrices confinées avec une bande de jeunes. Nous employons le féminin bien qu’il existe évidemment des éducateurs. Mais pour une fois, nous avons décidé d’accorder à la majorité. Au delà de la situation inédite que nous vivons, il est clair que ce 1er mai est l’occasion de rappeler qu’une travailleuse n’est pas un travailleur. Si éducatrices et éducateurs occupent, il est vrai, le même poste, il n’est pas si évident qu’iels aient les mêmes fonctions au sein d’une institution. En effet, le monde du travail ne faisant pas exception, la reproduction des rôles genrés demeure très présente. Le patriarcat et tout ce qu’il revêt de délétère fait toujours rage et les débats autour de ces questions sont généralement remis à plus tard. Alors même que toutes les formes de médium s’emparent de ce sujet, que des collectifs, des associations etc n’ont de cesse de se révolter, le secteur de l’aide à la jeunesse semble rester à la traîne et continue de fonctionner selon la devise archaïque tristement célèbre du droit belge: «En bon père de famille ». Formule, in fine, utilisée pour palier le manque de recherche en technique éducative et pédagogique, mais aussi comme l’aveu d’une vie institutionnelle hors du monde et hermétique aux changements. Nous travaillons dans des systèmes reproduisant le modèle familial patriarcal, blanc, raciste, sexiste, homophobe et il n’est pas facile de lutter seul.e ou en petit groupe contre ce mécanisme bien huilé. Peut-être que les mots sont un peu forts. Mais nous sommes en colère et nous ne nous excuserons pas. Marre d’entendre des réflexions sur comment devrait s’habiller les jeunes filles. Marre d’entendre des propos valorisant la virilité toxique et la misogynie, à grand coup de « Ne crie pas comme une fille » ou de « Entraine toi pour être fort ». Marre d’entendre des propos racistes, t’entendre des collègues imiter le très connu « accent africain », de les entendre dire que les personnes racisées sont toujours en retard parce que c’est culturel chez eux ou encore que leur peau sente plus fort que celle des personnes blanches. Marre d’entendre que des collègues pensent que les hommes homosexuels ne sont pas de vrais hommes, et qui minimisent toujours la portée des insultes comme PD, enculé, tapette, femmelette, fils de pute, espèce d’handicapé. Marre de tout le contrôle qui s’opère sur les corps des filles dès leur plus jeune âge quand celui des garçons est laissé tranquille. Marre d’entendre des propos grossophobes sous couvert d’un soi-disant bien être personnel. Nous sommes une bande d’éducatrices et nous ne voulons plus de ça. Nous sommes une bande d’éducatrices, nous cédons c’est bien vrai, mais jamais nous ne consentons ! Une bande d’éducatrice!”

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

Create your website with WordPress.com
Get started
%d bloggers like this: